CONTRIBUTION MAJUSKULIENNE AU GROUPE RIMBAUD
OÙ BIDULE ABANDONNE LES MAJUSCULES POUR CITER RIMBAUD ET ENID STARKIE.
« Si Dieu m'accordait le calme céleste, aérien, la prière, — comme les anciens saints. — Les saints ! des forts ! les anachorètes, des artistes comme il n'en faut plus !
Farce continuelle ! Mon innocence ferait pleurer. La vie est la farce à mener par tous. »
Arthur Rimbaud,
Une Saison en enfer, « Mauvais sang ».
***
En dépit de ce que [sa sœur Isabelle] veut nous faire croire, Rimbaud resta, jusqu’aux derniers jours, farouchement païen. Le docteur Beaudier, qui l’avait soigné à Roche, l’entendit prononcer plusieurs remarques au sujet de la religion qui ne permettent aucun doute à ce sujet. Par ailleurs, un vieux paysan du village, interrogé par R. Goffin, se souvenait que Rimbaud jurait comme un charretier et se moquait de lui parce qu’il assistait à la messe le dimanche.
Alors qu’elle restait le soir auprès d’Arthur, Isabelle amenait fréquemment la conversation sur la religion, évoquait avec insistance le mystère de la messe, la communion, les sacrements, la confession et le pardon des péchés. Elle décrivait la beauté de la grand-messe et de la bénédiction auxquelles elle avait assisté le dimanche, fête de la Sainte Vierge, dans la chapelle de l’hôpital. Il y avait bien longtemps , disait-elle, qu’elle n’avait assisté à une messe aussi belle, bien chantée par un chœur de jeunes filles, parfaitement servie par six jeunes garçons aux surplis de dentelle sur des soutanes d’un bleu céleste. Progressivement, elle entamait la résistance de son frère, au point que, le 28 octobre, moins de deux semaines avant sa mort, elle fut en mesure d’annoncer triomphalement à sa mère que son frère avait retrouvé la foi, et qu’il y avait un saint dans la famille :
« Dieu soit mille fois béni ! J’ai éprouvé dimanche le plus grand bonheur que je puisse avoir en ce monde. Ce n’est plus un pauvre malheureux réprouvé qui va mourir près de moi ; c’est un juste, un saint, un martyr, un élu ».
Isabelle Rimbaud avait mis à présent la touche finale à son œuvre ; avec l’arrogance d’une vraie Rimbaud, elle remettait au Créateur non pas un pécheur mais un catholique repentant et en état de grâce, un martyr et un saint ; c’était à elle et à elle seule que revenait le mérite de cette conversion.
Sur ce point crucial de la vie de Rimbaud, les opinions sont divisées et passionnées. Certains, avec Claudel, l’acceptent sans réserve et considère cette conversion comme la clé des
Illuminations et l’épilogue d’
Une Saison en enfer ; d’autres refusent de l’admettre. Toutefois, quelle que puisse être notre opinion sur la valeur spirituelle d’une conversion arrachée sur un lit de mort, il ne fait aucun doute que c’est de cette façon que Rimbaud fut converti. La lettre d’Isabelle, aussitôt après l’événement, a un ton de sincérité indubitable ; elle rapporte les dispositions d’esprit de Rimbaud de manière trop précise pour qu’elle l’ait inventé ; Isabelle ignorait tout, à l’époque, de l’œuvre de son frère. Cette lettre du 28 octobre 1891 n’a rien de commun avec les pages édifiantes publiées dans
Rimbaud catholique en 1914.
Il y avait toujours eu chez Rimbaud une certaine religiosité et un profond désir de croire. Le conflit qui s’exprime dans
Une Saison en enfer opposait la raison à ce désir de croire ; en accordant la victoire à la raison, il avait gardé « la liberté dans le salut ». Néanmoins, sans la foi, il était resté, toute sa vie, incomplet, imparfait, en quelque sorte comme s’il avait perdu un organe vital. Aussi n’est-on pas surpris qu’il ait cherché, au moment ultime, le secours de la religion.
Enid Starkie, Arthur Rimbaud,
(Traduit de l’anglais et commenté par Alain Borer),
Paris, Flammarion, 1982, P 496-497.
28/12/06 - 13:02
beau montage photo
oki